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Un 6 février de tous les contrastes au Tchad et principalement dans la capitale N’Djaména. D’un côté un président est investi par son parti pour briguer un 6e (!) mandat et de l’autre côté, une contestation se fait sentir par une population en colère lors des manifestations. Manifestations appelées ‘La marche du peuple’ par les organisateurs, durement réprimées, sans grande surprise.

Le 6 février 2021 aurait été sans nulle doute une journée à part entière pour ce début d’année, une année électorale au Tchad (11 avril prochain).  Le président Deby, au pouvoir depuis plus de 30 ans, a été investi candidat par son parti le MPS (Mouvement Patriotique du Salut) pour un 6e mandat probable (puisque toute la machine administrative est vouée à sa cause). Une cérémonie passée sous silence à cause de l’actualité majeure en cette journée là, « la marche du peuple ». Depuis le début de la pandémie du coronavirus, toutes les manifestations sont interdites pour cause de Covid-19. Seul Deby a le droit de drainer la foule, prendre même le bain de foule lors de ses nombreuses tournées dans tout le Tchad, mais pas les autres (les opposants et toute autre manifestation non acquise à sa cause). Ainsi, les partis de l’opposition et de la société civile voient systématiquement leurs activités interdites par les autorités pour des raisons de covid19. Le tout nouveau parti de l’opposition « Les Transformateurs » dont le régime de Deby refuse de reconnaître la légitimité, a décidé d’organiser une marche pacifique le même jour de l’investiture du président Déby comme candidat pour son parti aux prochaines élections. L’idée étant partie de l’hypothèse qu’il serait impossible de laisser passer un événement public et en interdire un autre. Comme à l’accoutumée, le ministre de l’intérieur utilise un arrêté dépourvu de toute logique pour interdire la « Marche du peuple », la commémoration de la disparition de l’opposant tchadien Ibni Oumar Mahamat Saleh, disparu en 2008, organisée par le Mouvement Citoyen Le Temps et la manifestation des diplômés sans emplois pour motif de « troubles à l’ordre public ». Si le Mouvement Citoyen Le Temps a tenu son événement en ligne, les autres ont appelé la population à marcher. Le mouvement ‘Les Transformateurs’ a eu un soutien de poids de la société civile, dont Mahamat Nour Ibedou de la Convention Tchadienne de Défense des Droits de l’Homme (CTDDH) et des tchadiens de la diaspora. Tôt dans la matinée du 6 février, c’est le quartier Farcha dans le 1er arrondissement qui a commencé les ‘hostilités’, peu à peu les autres quartiers ont suivi le pas. C’est avec des gaz lacrymogènes que la police a tenté de disperser les manifestants, mais en vain. Il a fallu attendre tard dans la journée avant de voir l’accalmie.  Concernant le bilan, il faut souligner l’arrestation de 14 personnes, selon le porte-parole de la police nationale ce lundi devant les médias. Parmi elles se trouvent Mahamat Nour Ibedou et Fatimé Soumaïla, la trésorière du mouvement ‘Les Transformateurs’. L’opposant Masra Succès quant à lui, s’est  réfugié à l’ambassade des Etats Unis d’Amérique où il se trouve pendant que nous écrivons ces lignes. A cela, il faut ajouter de nombreux blessés.

© N’Djamena Hebdo

Idriss Déby continue par trahir son engagement vis à vis de son peuple, celui à qui il a promis la « Liberté » en 1990, l’année de sa prise de pouvoir par les armes face à l’ancien président Hissein Habré (aujourd’hui en prison au Sénégal). En 30 ans de règne sans partage, les manifestations ayant trait à toutes revendications sociales ou politiques sont systématiquement interdites par les autorités tchadiennes, pourtant les lois le permettent. « Les libertés d’opinion et d’expression, de communication, de conscience, de religion, de presse, d’association, de réunion, de circulation, de manifestations sont garanties à tous », stipule l’article 28 de la constitution de la république du Tchad. Plus rien à proposer après 30 ans de pouvoir, le seul langage que le président du Tchad connaît reste celui de la violence. L’appareil judiciaire est utilisé à des fins politiciennes, puisque ayant à sa tête un pouvoir exécutif qui ne se dissocie pas de celui de la justice.

En voulant désespérément étouffer toutes les voix discordantes et ne pas ouvrir l’espace politique à tous les tchadiens de tous bords, le régime de Deby n’inscrit pas seulement le Tchad parmi les plus mauvais élèves en matière de la démocratie et du développement humaine (IDH) dans le monde, mais crée lui-même des troubles dans son pays. Rien ne justifie l’interdiction répétitive des manifestations pacifiques dans un pays qui se veut démocratique. Pourtant, Déby lui-même reconnaît à travers de nombreuses sorties médiatiques les  manquements de son système de gouvernance.

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