Le verdict est tombé lors de la grande finale du championnat national de slam poésie ce 22 août. Après une interruption de cinq mois, COVID-19 obligé, le Burundi tient finalement son porte drapeau pour la grand’messe du slam africain. [1]

 « Encore une fille ! », s’exclame une voix dans les gradins du patio de l’Institut Français du Burundi (IFB). La romancière et salonnière Jeanne d’Arc Nduwayo, présidente du jury, se prête au jeu de faire durer le suspense. Un classique pour ajouter un grain de sel à la cérémonie. Sur un bout de papier qu’elle porte dans ses mains se trouve le nom de celle que le jury a désigné championne nationale de slam poésie.

Les trois autres finalistes, Chrétienne Nikuze, Brillant Stéphane et Abazar Nshimirimana savent qu’ils ne sont plus de la course pour remporter la coupe et représenter le Burundi à la CASP (Coupe d’Afrique de Slam poésie), édition 2021. Leurs visages cachent mal une once d’amertume mais ils la jouent fairplay. Le trio reste près de la scène sans manifester aucune envie de décamper.

Liesse Mutoni, l’étoile montante du slam burundais (gagnante du championnat interscolaire), détendue, se tient d’un coté, les mains croisées sur le bas du dos. De l’autre, Kerry Gladys, Cœur Rit de son nom de scène, semblé agitée. Elle secoue nerveusement ses longues dreadlocks. Elle tourne en rond.

Finalement, c’est le nom de Ntirampeba Kerry Gladys qui retentit dans les hauts parleurs de l’IFB. Le public exulte. La nouvelle championne jubile, avant de se jeter dans les bras de Huguette Izobimpa, celle qui a été la grande gagnante de la première édition, juste devant… Kerry. « Justice est rendue, il fallait que la deuxième de l’année passée soit remplacée par sa dauphine », glisse un slamophile, hilare.

Kelly Gladys Ntirampeba félicitée par Huguette Izobimpa, la championne de la première édition. © Akeza.net

Avec son texte « Révoltée » la désormais championne a conquis le public et, sûrement, le jury. De sa voix un brin rauque, la jeune slameuse fustige mille et un maux qui rongent l’Afrique. Dans la peau de la révoltée, elle dit que « Il fallait parler de l’Afrique, cette mère qui perd ses enfants, Il fallait parler de nos racines avant qu’elles ne soient arrachées par l’Occident ».

Petit à petit le slam fait du Burundi son nid

Le sacre de Kerry Gladys est le terme d’une longue aventure. Jewe slam, le collectif des slameurs burundais a sillonné dix provinces. Ateliers d’écritures, auditions, détection de nouveaux talents de l’intérieur du pays, le slam s’est défait de l’image de « l’art de jeunes branchés de Bujumbura », un euphémisme pour désigner un art déconnecté du reste du pays. Pour preuve, Chrétienne Nikuze, une slameuse de Gitega (100 Km de Bujumbura) s’est qualifiée pour la finale.

L’année passée, avec la première édition de Vuga, le premier festival de slam qui a vu la présence de grands noms du slam africain comme le Tchadien Croquemort et la Malgache Cayla, le slam a relevé un défi de taille : quitter les murs de centres culturels pour aller vers les gens dans les quartiers. Une satisfaction pour Adasopo Junior, le directeur artistique de Jewe Slam qui dans son mot de circonstance a salué l’affluence grandissante que connaissent les événements autour du slam au Burundi. « C’est une grande fierté pour nous, au final, c’est le slam qui gagne » s’est-il réjoui.

Le slam se taille une bonne part dans le milieu de l’événementiel burundais depuis quelques années. Dans les manifestations artistiques, les slameurs sont souvent invités, au même titre que les autres vedettes d’autres univers artistiques. On citerait, entre autres les prestations de Elodie Diaz dans un stade plein à craquer pour la journée des droits de la femme ou le concert en ligne de la slameuse belgo-burundaise Joy pour récolter des fonds pour une association caritative.

Liesse Mutoni, Nshimirimana Abazar, Sabushimike Brillant Stéphane et Kelly Gladys Ntirampeba. Les finalistes lors d’une conférence de presse. © Jewe Slam

C’en est devenu un porte voix d’une jeunesse qui n’a pas la langue dans la poche quand il faut dénoncer les tares de la société, un engagement qui perd du terrain avec la musique commerciale à profusion qui mise sur la consommation du marché. « Le slam a un coté perfectionniste qui ne tolère pas le simplisme de ces chansons faites que d’onomatopées », tranche un habitué des scènes slam à la fin de la remise du trophée.

Avant de défendre les couleurs nationales au pays des Négus, Kerry Gladys animera une session slam au mois d’octobre. Fera-t-elle mieux que sa devancière Huguette Izobimpa qui a pu atteindre les quarts de finale ? Time will tell…

[1]Covid-19 oblige, l’édition 2020 de la CASP n’a pas eu lieu à Addis-Abeba. Le confinement qui a été observé dans plusieurs pays a stoppé les championnats nationaux. Selon les informations recueillies auprès de Serge le griot, ambassadeur de la CASP au Burundi, le calendrier définitif de la deuxième édition devrait être connu prochainement après des discussions avec les autorités Éthiopiennes.